Au fil des mots, les maux passent

Au fil des mots, les maux passent

C. La filature - nouvelle n°2

 

La filature

 

 

Véronique suit Marc de loin, dans les rues assombries de Paris. Il est un peu plus de 21 heures et le soleil commence à se coucher en ce soir de fin juillet. Le 27 juillet. Marc s’arrête un instant pour retirer du liquide au guichet automatique. Véronique se cache au coin d’un bâtiment et le flash-back des dernières semaines refait instinctivement surface…

 

 

Les enfants sont partis en vacances depuis un mois. Véronique s’est retrouvée seule avec Marc. Ce temps de repos à deux lui a permis de voir son mari autrement : dans les yeux ; chose moins fréquente quand trois adolescents monopolisent les conversations, les espaces, les attentions et les pensées.

 

Au début de ces retrouvailles forcées à deux, elle s’est dit que le poids de l’absence des enfants était pesant mais compréhensible et normal. Dans quelques jours, ils arriveraient à se retrouver en amoureux, partageant dîners et discussions, rêves et projets pour l’avenir. Ils prendraient aussi le temps de se toucher, se câliner, se voir l’un à travers l’autre… Mais ses souhaits à elle ne semblaient pas être partagés par lui.

Elle voulait juste « voir » son mari mais elle allait découvrir qu’il avait changé. Prise par le quotidien, elle n’avait pas fait attention qu’il s’était éloigné, plus ailleurs et rêveur que jamais !

 

Son regard était comme éteint, il l’esquivait lorsqu’elle l’effleurait, il lui parlait comme il parlerait à une collègue de bureau : la distance s’était manifestement installée et c’était l’absence des enfants qui avait ouvert les yeux de Véronique sur ce que Marc était devenu il y a quelques mois déjà... Absent et plus franchement amoureux.

 

Des orages de couple, tout le monde en traversait, des hauts, des bas, des creux plus ou moins profonds…

Véronique avait compris qu’ils s’étaient perdus dans les méandres du quotidien, éloignés bien que vivants sous le même toit.

Finalement, rien de grave en soi, il suffisait juste qu’elle le reconquiert et qu’ils réapprennent ensemble à partager du temps en commun. Déborah au bureau et Nathalie, l’amie de toujours, n’avaient-elles pas eu, elles aussi, un passage à vide dans leurs couples ? Elles avaient su rebondir vite et renouer une vraie relation. C’était donc faisable mais le temps était son ennemi. Ne pas laisser s’installer un trou entre Marc et elle était maintenant sa priorité. Le trou n’était pour l’instant qu’un petit ruisseau qu’ils franchiraient main dans la main, pas un canyon infranchissable !

 

Ce constat fait, véronique allait profiter de l’absence des enfants et de ses quelques jours de congés (eh oui, Marc n’avait pas réussi à poser ses vacances en même temps qu’elle cette année – coïncidence ?) pour remettre sa vie de couple sur pied. Elle se pomponnerait bien sûr pour se mettre en valeur mais elle ne ferait pas que cela. C’était tout le foyer qu’il fallait ranger et nettoyer pour que le lieu redevienne accueillant, familial et convivial.

Après tout, le désordre de l’appartement avait peut-être contribué à mettre le bazar dans le couple… ? On commence par enjamber un tas de linge sale, ne plus pouvoir ouvrir la fenêtre à cause de gros tas de livres empilés… et voilà comment on se retrouve avec une étagère invisible au milieu du lit conjugal ! Métaphore très acceptable pour Véronique : le simple fait de ranger réglerait tout. Facile, net, précis !

 

 

Adossée contre le mur sale du bâtiment, Véronique rit maintenant jaune d’avoir osé croire que le trou n’était qu’un ruisseau ; elle réalise en fait qu’un gouffre s’est creusé entre elle son mari, la preuve avec ce présent petit jeu de traçage sinistre, un jeu de piste sordide dans la pénombre parisienne.

Les mauvais souvenirs des derniers jours continuent de refaire surface en images cauchemardesques…

 

 

L’opération « ménage du foyer / pomponnement de la ménagère » avait vite tourné au fiasco.

Véronique avait décidé de commencer par faire les comptes. Six mois de retard l’attendaient.

Au milieu des tickets des paiements et retraits ou autres traces d’achats en ligne, un petit papier volant blanc, complètement identique aux autres, avait attiré son attention. Quelques mots étaient griffonnés, à la va-vite et en abrégé, entre la date de l’achat (12 février) et le prix. Elle reconnut aussitôt l’écriture si familière de Marc mais eut plus de mal à déchiffrer le message.

Ce qu’elle lut finalement la questionna :

 

            Hot. 4 Tpes

            Bld Rob.

            18h30 C.

 

Elle était suffisamment intelligente pour comprendre qu’elle avait sous les yeux l’adresse d’un hôtel (Hot.) et l’heure d’un rendez-vous. Quant à la ville : mystère… Et ce « C. » ? Etait-ce un prénom, l’initiale d’une salle de réunion, … ? Une chambre ? Elle n’osait y penser !!

 

Son coeur de toute façon ne fit qu’un tour ! Il était fort peu probable que ce soit un rendez-vous professionnel à cette heure. Ni chez le dentiste vu le lieu, la bonne blague…

Elle mit ce papier de côté et continua ses comptes fébrilement. Elle mit plus de temps que prévu car son instinct lui dicta d’éplucher chaque ticket avec attention, histoire de trouver à nouveau quelques notes écrites rapidement ou des preuves d’achats suspectes.

Rien ne retint son attention, à son grand désespoir ! Ce seul ticket griffonné restait une énigme irrésolue qu’elle n’avait pu reconstituer à l’aide d’autres pièces étranges de ce genre. C’était encore plus flippant et ça laissait la porte ouverte à toute possibilité…

 

Véronique ne pouvait faire autrement qu’imaginer un rendez-vous galant, elle trouvait cette image pourtant si glauque, son mari allant s’étreindre dans les bras d’une autre femme. Dans les bras de C. ? Horreur ! Elle en tremblait de certitude et cela pouvait expliquer l’éloignement de Marc à son égard.

Mais que faire à présent ? Quatre possibilités se profilaient :

1) Se jeter sur lui hystériquement dès qu’il franchirait le seuil de la porte, ticket à la main et regard questionnant.

Cette optique semblait un peu trop radicale au cas où elle se trompait.

 

2) Essayer d’emmener la conversation de manière insidieuse sur le sujet : « tiens au fait, ma collègue Déborah a découvert que son mari la trompait ! C’est affreux, hein ? ».

Non, c’était trop gros. Et comment inventer une suite si une suite il devait y avoir dans cette conversation…

 

3) Ne rien dire mais jouer à fond la carte de la séduction pour sonder le degré de sentiments de Marc.

Rhaa, pas le courage d’enfiler une jolie tenue sexy après de telles frayeurs…

 

4) Ne rien faire, attendre et observer. Et fouiller un peu la maison aussi !

Oui, elle allait faire ça. Après tout, « C. » était peut-être tout sauf un nom. Le 12 février, date mentionnée sur le ticket, ne rappelait rien à Véronique. Elle n’avait peut-être même pas, ce jour-là, remarqué que son époux était rentré plus tard. Un jour sans importance particulière finalement… peut-être…

 

Malgré ses interrogations plus que profondes, Véronique décida de garder le ticket dans un coin et de ne point en parler.

Ces prochains jours en couple, yeux dans les yeux, auraient sûrement raison de la rassurer. Il fallait se taire et laisser le bénéfice du doute à son mari, c’était sage d’agir ainsi ! Pour l’instant du moins.

 

Ce soir-là, Marc rentra vers dix-neuf heures, comme à son habitude. Il alla se doucher et se changer avant de passer à table. Rituel immuable.

Ils échangèrent des banalités sur les journées de chacun mais Véronique occulta LA découverte du jour. Ils parlèrent des enfants, débarrassèrent et firent la vaisselle, puis Marc se campa devant la télévision. Vraisemblablement, il n’avait pas spécialement prévu de changer ses habitudes. Enfants présents ou absents, sa femme n’était pas plus visible pour lui et il ne semblait pas avoir très envie de se blottir contre elle.

Mince, pour une fois qu’ils étaient seuls, ils auraient pu batifoler dans l’appartement, il aurait pu lui proposer une sortie, … Mille choses qu’un couple classique ayant envie et besoin de se rapprocher ferait ! Mille choses « normales » d’ailleurs, pensa-t-elle, pour un couple.

Véronique ne tenta rien. Elle observa et… se tut. Un silence pesant mais nécessaire pour sa compréhension.

 

Les jours suivants se ressemblèrent : rangement de la maison, courses, lecture, détente et recherche de preuves louches pour elle. Le soir : Marc là, c’est-à-dire présent mais psychiquement absent. Au lit : néant, RAS, limite « auberge du popotin tourné ». Un furtif et léger baiser de bonsoir avant d’éteindre la lumière et pouf, dodo ! La nuisette enfin enfilée et les jambes épilées n’y faisaient rien.

 

Un matin, dix jours après la découverte faramineuse du ticket suspect, Véronique eut un frisson glacial et soudain en se lavant les dents.

Elle venait de remarquer deux choses inhabituelles dans la salle de bain :

-         un pot de crème anti-rides pour homme était posé négligemment parmi les nombreux autres pots, lotions et produits cosmétiques ;

-         le flacon de parfum de Marc, un tiers vide, n’était plus le même.

Cela faisait donc plusieurs semaines qu’il avait changé d’odeur et elle n’avait rien remarqué !

Il lui sembla que, sans en faire un problème d’état, ce genre de choses faisait partie de conversations banales de couples. Plus louche encore, c’était habituellement elle qui se chargeait des courses, alimentaires et cosmétiques, dentifrices, crèmes… et parfums !

Pourquoi cette fois ne lui avait-il pas demandé de lui acheter ses produits ?

 

Elle se persuada que là, le bénéfice du doute n’était plus envisageable. Marc entretenait sans aucun doute une liaison avec une autre et il avait probablement changé de parfum pour lui plaire !

Véronique s’imagina tout de suite le scénario : cette fille s’appelait C comme Caroline, Clotilde, Chantal, Christine ou encore Connasse !!!

Elle était forcément plus jeune que lui, ce qui expliquait la crème anti-rides. Marc voulait rajeunir, du moins arrêter les traces du temps qui file. Ou alors, c’était une de ces pouffiasses hyper guindées, genre couguars, qui se cachent derrière des odeurs et des crèmes pour camoufler leur vrai visage de sorcière ! Une de ces femmes capables de piquer le mec des autres pour juste se prouver qu’elles sont encore belles et désirables !

Les scénarii de Véronique étaient forcément exagérés mais à la hauteur des doutes, de la colère et la douleur qu’elle ressentait sur le moment.

 

La brosse à dent valsa. Dans une rage non contenue, et du dentifrice plein la bouche telle une vache folle, Véronique fouilla frénétiquement la salle de bain, le salon, la chambre et toutes les autres pièces. À la recherche d’une quelconque piste expliquant le ticket, l’éloignement de son mari, la crème et le parfum, elle chercha partout.

Elle retourna les poches des manteaux et pantalons, renversa le matelas du lit, souleva le canapé,… rien ! Ce « rien » la désespéra encore plus. Devenait-elle folle ? Se montait-elle des histoires ? Des films ? Une chose était certaine, elle était hors d’elle et avait l’intuition que quelque chose de contraire à la bienséance se passait…

Tant bien que mal, elle se calma et rangea tout ce qu’elle avait violemment saccagé. Puis elle repensa à ce qu’elle devait faire. Elle ne pouvait se permettre de jouer la jalouse et mettre réellement son couple en péril pour de si petites preuves qu’elle avait peut-être amplifiées.

Ce soir-là, elle ne fit rien, trop dégoûtée et perdue qu’elle était.

Ce n’est que trois jours plus tard, rongée par l’envie de savoir, qu’elle décida d’éplucher le répertoire téléphonique de Marc. Elle ferait cela pendant la nuit, quand Marc aurait le sommeil bien profond. Elle voulait voir si une Chantal ou une Conne quelconque y était répertoriée.

 

Cette nuit-là, elle ne s’endormit pas, attendant en silence l’heure de sa petite recherche nocturne et solitaire. Vers deux heures du matin, elle se leva. Marc ronflant, elle était sûre qu’il était bien endormi.

À pas de velours, elle se glissa hors de la chambre en laissant la porte bien ouverte. Ainsi, elle pourrait entendre ou voir le moindre signe d’alerte.

Elle se dirigea vers la console de l’entrée et étudia méticuleusement la façon dont le potable était posé, entre clefs et paperasse du jour. Elle voulait que son agissement soit parfaitement invisible.

Elle respira un grand coup et empoigna le téléphone. En moins de deux secondes, elle alla dans le répertoire. Pas la patience de faire dérouler tous les noms, elle glissa directement à la lettre « C ». En un clic, elle eut sa réponse. Les lettres C,A,M,I,L,L,E apparurent comme un fantôme sous ses yeux éberlués ! Viiiiite ! Vite, elle nota le numéro sur un papier passant par là. Vite, elle déroula tout le répertoire dans sa totalité pour s’assurer que d’autres noms n’étaient pas suspects. Rien à signaler à part des noms tels Dupont qui devaient assurément appartenir au réseau professionnel de Marc. Seul le nom de Camille retint son attention.

Un regard furtif vers la chambre à coucher lui indiqua que le fauteur n’avait pas bougé. Le téléphone entre les mains, elle avait encore le champ libre pour vérifier les textos et l’état du journal.

Elle ne trouva que quelques messages envoyés par les enfants et elle-même. Ouf ! La piste d’une relation amoureuse avec cette Camille s’estompait. Mais le désarroi et l’incrédulité refirent aussitôt surface avec l’épluchage du journal des appels. Ceux de Camille semblaient réguliers, tous les matins vers 10 heures. Ceux de Marc aussi, à la même heure. À priori, l’un ou l’autre s’appelait tous les jours à heure fixe ! Quelle horreur !! Et pourquoi ??!?? Qui était cette femme ? Pourquoi ne lui en avait-il pas parlé s’il n’avait rien à cacher ? Zut… C’est que cela devait rester caché ! Etait-ce juste professionnel ? Pourquoi alors avait-elle cette intuition féminine si puissante ?

 

Véronique sentit le sol se dérober sous ses pieds. De grosses gouttes de sueur perlaient à ses tempes, son cœur palpitait et elle ne respirait presque plus, comme en apnée.

Elle eut juste le temps de poser le téléphone à sa place, ranger le papier griffonné avec le numéro dans sa poche de robe de chambre et se précipita par-dessus la cuvette des toilettes pour vomir !

Réveillé par les bruits, Marc vint la voir. Elle ne put articuler que deux mots : « malade », « dodo ».

Il l’aida à la remettre au lit et se rendormit sur le champ, comme s’il venait seulement de vivre une scène banale du quotidien. Il ne proposa rien à sa femme, pas même un médicament et ne lui parla pas.

 

Véronique, sidérée, s’était laissé faire et gisait maintenant lamentablement sur le lit, yeux ouverts et hagards, complètement atterrée !

Les heures passèrent. Elle ne dormit pas, toujours dans un état comateux, entre désespoir et colère.

Marc se leva pour aller travailler. Elle fit semblant de dormir. Ce n’est que lorsqu’il sortit et ferma la porte de l’appartement qu’elle craqua et pleura aussi bruyamment et fort que toutes ces dernières heures où elle s’était contenue !

 

Comment avait-elle pu ne rien voir ?

Elle était certes en colère contre son mari mais également contre elle-même. L’avait-elle poussé à s’échapper ? L’avait-elle dégoûté au fil du temps ? Etait-ce sa faute à elle ? De victime, elle passait à coupable, voire bourreau. Tous les sentiments étaient mêlés.

Sur le moment, elle ferait n’importe quoi pour savoir à quoi ressemblait Camille. Elle voulait savoir MAINTENANT et rester dans l’incertitude l’agitait encore plus. Elle voulait entendre sa voix qu’elle désirait laide et non mélodieuse.

Véronique prit le morceau de papier sur lequel elle avait écrit le numéro de téléphone cette nuit. Elle composa fébrilement, tremblotante, les dix chiffres inscrits.

Le téléphone sonna et elle paniqua subitement ! Qu’allait-elle répondre quand Camille décrocherait ? Elle était sur le point de raccrocher quand la messagerie vocale se mit en route. Chance ou malchance, c’était un message tout fait, préenregistré avec une voix artificielle qui vous dit que vous êtes priés de laisser votre message au 06…

 

Véronique passa toute la journée à pleurer, se questionner, angoisser,…, à se demander quoi faire à présent…

Elle eut du mal, vers 18 heures, à effacer les traces de souffrance sur son visage, à gommer les gonflements de ses paupières et à estomper les valises sous ses yeux. Elle eut du mal à figer sur ses lèvres une expression banale car ses joues tombaient sur sa bouche et lui dessinaient un dessin de smiley triste.

N’arrivant pas à dompter sa tristesse pour laisser voir à Marc que tout allait bien, elle décida de sortir avant qu’il n’arrive. Elle n’était pas apte à l’affronter ce soir. En un rapide texto, elle lui signala que son amie Nathalie avait urgemment besoin d’elle ce soir. Elle précisa entre parenthèses, histoires de filles. Qu’il ne l’attente pas pour dîner, etc.

 

En fait, c’était Véronique qui avait besoin de Nathalie ! Elle passa la soirée à pleurer sur son épaule, à la recherche de conseils.

Que dire dans ces moments ? Comment conseiller lorsque l’on ne sait même pas si les doutes sont fondés ?

Véronique n’avait aucune preuve que Camille était la maîtresse de Marc. Pour rassurer au mieux son amie, Nathalie conclut que Camille devait être une relation professionnelle, ce qui expliquait les appels à heures fixes, le matin qui plus est.

 

Soirée détestable, Véronique pas rassurée pour deux sous, elle rentra le cœur lourd chez elle, très tard… ou plutôt très tôt le matin.

Elle se coucha en regardant son mari qui dormait. Elle le trouva si beau qu’elle eut très envie de le réveiller, tout lui dire, et se blottir fort dans ses bras, si fort qu’elle l’en étranglerait d’amour ! Mais elle se sentit si moche à ce moment qu’elle n’en fit rien. Elle s’endormit comme une masse, se réveillant vers 13 heures sans n’avoir rien entendu du réveil de Marc.

Nous sommes le 27 juillet.

 

 

Abêtie, fatiguée, Véronique se lève et décide de ne rien faire aujourd’hui. Elle improvisera son comportement ce soir lors du dîner.

Elle passe la journée à traîner et à essayer d’effacer les tenaces traces d’inquiétude des derniers jours : masque, cotons humides sur les yeux, bain, mots croisés sur le balcon ensoleillé, DETENTE et RELACHEMENT ! Elle se sent mieux. Elle s’est tellement vidée auprès de Nathalie la veille qu’elle n’a plus rien à vomir, plus rien à penser, plus rien à dire. Elle lâche totalement prise, advienne que pourra, elle s’en fout.

À 17h04, son téléphone vibre. C’est un message de Marc : « Véro, je n’ai pas voulu te réveiller ce matin. J’espère que ta soirée s’est bien passée. Nous avons un problème au boulot et des clients débarquent de Chine. Ne m’attends pas pour dîner, je rentrerai tard. Biz. »

 

La prise de recul et la détente explosent en miette et immédiatement Véronique en déduit qu’il se trame vraiment quelque chose de pas net…

Jamais, au grand jamais, Marc ne reste au travail pour débloquer des situations. D’abord son poste ne lui concède pas trop de responsabilités et ensuite, il n’est pas en interface directe avec les clients.

La rage et les doutes éclatent à nouveau ! C’en est trop ! C’est LE moment ou jamais de clarifier les événements. Marc part généralement vers 18h30 du boulot. À 18h15, elle sera en poste !

 

18h15. Parée d’un ample chapeau de paille (il fait chaud aujourd’hui et le soleil tape encore, tant mieux, la météo l’aide un peu en légitimant son accoutrement), et de larges lunettes aux verres teintés, Véronique attend derrière l’arrêt du bus donnant vue sur la sortie de bureau de Marc. De cette manière, elle voit à travers la vitre sale sans être vue. Elle fait mine de pianoter sur son téléphone qu’elle a d’ailleurs pris soin de mettre sur « silencieux ». Habillée tout en noir, sans aucun bijoux pour ne pas qu’ils clinquent et claquent lors de ses mouvements, elle se fait discrète. Sac sur le dos et baskets aux pieds, elle tient, sous son portable, une immense carte de Paris, dépliée négligemment. Elle passe sans aucun doute pour une touriste. En tout cas, un vrai détective en herbe est né !

 

Elle se sent complètement folle de faire ça et se demande un court instant si elle ne perd vraiment pas la raison, sorte de dépression subite et violente qu’elle subit en réaction au choc émotionnel... Mais l’envie de se débarrasser au plus vite de ses doutes l’emporte et au diable la bienséance ! Il ne faut seulement pas que Marc la remarque.

 

Après une interminable attente, le lièvre sort enfin de son terrier à 18h53, presque quarante minutes après le début du guet. Bizarrement plus tard que de coutume. Il sort seul, pas de collègues, pas de clients, pas de chinois ! La course poursuite à travers Paris peut commencer !

 

Véronique suit Marc de loin. Il ne descend pas à la station de métro qui normalement doit le ramener vers la maison. Elle ne regarde pas le nom des rues, elle se contente de suivre.

Stupéfaction ! Marc entre dans un magasin de sport, lui qui n’en fait pas !?! Il est 19h08. Elle attend encore et se demande ce qu’il fout là… C’est évident que ce genre de magasin ne figure pas dans la liste de ses favoris et même, il ne fait jamais les magasins. Alors… ? Enorme point d’interrogation. Véronique est, du coup, encore plus inquiète. La soi-disant réunion de travail avec les clients prend une allure qui ne lui plait pas du tout.

 

L’attente est encore longue et terriblement angoissante. Marc ressort à 19h40, sourire aux lèvres et gros sac d’achat au bras ! C’est vraisemblablement un cadeau puisque une grande boîte décorative en carton dépasse du sac. Des chaussures de sport ?!? En cet instant présent, Véronique se prend à rêver que ce soit un énorme marteau utilisé en athlétisme qui soit dans la boîte. Ainsi, elle le saisirait en toute hâte et l’éclaterait massivement et sauvagement sur le crâne de son mari !!

Rêve cauchemardesque mis à part, elle reprend sa filature. Pendant vingt minutes environ, les petites rues parisiennes défilent. Puis c’est l’entrée dans un restaurant… chinois ! Dingue… Marc y entre seul avec son sac. Pas très classe s’il se rend à un dîner d’affaire…

Alors là, mystère, mystère. À n’y rien comprendre. Véronique se met à douter encore une fois. Et si Marc avait bien rendez-vous avec des clients ? Mais cela ne résout pas le mystère du magasin de sport et du sac…

 

Véronique se trouve bloquée. Le restaurant est très petit et elle craint d’être remarquée si elle s’avance plus près. Elle n’a pas le choix, elle doit se résigner à attendre à distance. Les arrêts de bus sont définitivement devenus ses amis puisqu’elle trouve à s’asseoir sur un banc, feignant d’attendre son moyen de transport.

Elle espère ne pas avoir à patienter trop longtemps. Elle est hyper stressée, tendue du bout de ses orteils jusqu’à la pointe de ses cheveux. Elle espère surtout que Marc ressortira du restaurant en compagnie de chinois cravatés, ce serait sa délivrance !

Eh non. Il ressort vers 21 heures, seul avec son sac. Véronique n’en peut plus de cette agonie douloureuse.

Les rues, maintenant assombries, défilent à nouveau. Pause de Marc à un guichet automatique.

 

 

Cachée au coin d’un bâtiment, elle attend, toujours hébétée par les scènes invraisemblables auxquelles elle vient d’assister. Billets en poche, Marc se dirige vers le cinéma du bout du boulevard.

Oh ! Véronique flanche. Elle comprend subitement qu’il va sûrement y retrouver Camille, superbe blonde plus jeune qu’elle ou vieille peau grimée et lissée. Mais pourquoi ce sac de magasin de sport ? Pourquoi pas un bijou ?

 

La réponse est immédiate et la délivrance accablante ! La scène à laquelle elle assiste dépasse de mille pieds celle qu’elle avait imaginée. Elle flageole de surprise, double surprise, et d’incompréhension. Un éléphant lui tombe sur la tête et l’écrase en bouillie !

 

Un baiser furtif et discret, le fameux sac offert, des sourires échangés…

En jean moulant, svelte, cheveux au vent, allure sportive et masculine, pectoraux… rhoooo, noooon… C’est Camille… au masculin !

 

 

 

Avril 2016

 

@Au fil des mots, les maux passent



25/05/2016
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