Au fil des mots, les maux passent

Au fil des mots, les maux passent

Un écrit vain ?

 

Un écrit vain ? Un écrit vainc ?

 

Manon est devenue écrivain, écrivaine comme on dit maintenant au féminin.

Ce qui est drôle dans ce mot, « écrivain », c’est qu’il y a « écri(t) » et « vain » ; comme si l’écrit était vain, comme s’il ne servait à rien…

Manon, elle, pense le contraire. Ce serait plutôt l’écrit vainc, celui qui gagne ! Pour elle, l’écrit a été salutaire. Enfin, c’est ce qu’elle pensait jusqu’à ce petit jour où l’une de ses lectrices lui a fait remarquer un détail complètement anodin pour certains mais lourd de sens pour d’autres.

 

L’écrit, quoi qu’il en soit, ne serait pas vain. Dans tous les sens, au contraire, il servirait. Il apaiserait, énerverait, ferait se calmer les esprits ou ferait ressortir des choses non guéries jusqu’à rouvrir des plaies mal refermées… Mais même dans ce dernier cas, l’écrit permettrait peut-être une meilleure guérison… non ?

 

Manon a eu une enfance difficile. Elle a été violée à plusieurs reprises par son oncle. Murée dans un silence pendant des années face à des parents aveugles, elle a subi la pédophilie, l’inceste, la violence…

Tant bien que mal, elle s’est construite avec des blessures physiques (des bleus sur le corps) et d’abominables douleurs morales (des bleus au cœur).

Elle a réussi à se bâtir une vie de femme, trouvant un compagnon aimant et doux avec lequel partager un amour réciproque, une complicité, une sensualité et une sexualité classiques.

Elle a tu ses souffrances et caché le martyr aux yeux de tous, parents, amis et compagnon, essayant de se convaincre qu’elle vivait une vie banale, essayant de voiler sa honte, son dégoût d’elle et des autres, ses déprimes, son secret !

Seule sa meilleure amie, Solange (un ange au soleil), était au courant. C’est d’ailleurs Solange, pendant leur période d’adolescence, qui avait expliqué à Manon, à la fois pleine d’ignorance et de doutes, que les agissements de son oncle n’étaient pas moraux.

 

Manon est donc devenue écrivain pour se libérer. Elle aurait pu se dire « romancière » ou encore se proclamer « auteur », celui qui est à la hauteur des belles choses qu’il invente, mais elle a choisi écrivain, ce terme un peu bizarre sur lequel plane un doute.

Pour résumer, elle a eu besoin d’écrire un livre pour raconter son histoire et enfin oser dire ce qui était imprononçable de sa propre bouche. Elle a romancé les faits, changé un peu le contexte, ajouté une intrigue, créé des personnages et a changé le nom de ceux existant réellement.

Manon s’est délivrée de sa prison de silence avec ce livre !

 

Il se lit bien. Il se vend bien. Il émeut, il terrifie, il touche les cœurs, il sensibilise. C’est un livre poignant ! Il n’hurle pas d’obscénités, il raconte juste factuellement.

Manon s’est déchargée d’un poids. Elle pense être claire avec elle-même et ses souffrances du passé. Grâce à ce livre, elle prend du recul, elle oublie, elle peut espérer tourner définitivement cette page.

 

Une de ses lectrices échange avec Manon après sa lecture. Elle la félicite. Elle a énormément aimé ce qu’elle a lu. La lectrice la questionne sur la difficulté d’écrire sur un tel sujet, d’autant plus lorsqu’il est personnel, voire autobiographique. Manon la rassure et lui explique que tout ce qui est écrit est maintenant derrière elle, qu’elle a fait le plus gros en racontant et, qu’ainsi, elle a partagé et sorti sa souffrance d’elle.

La lectrice s’interroge car elle ne comprend pas comment un livre peut libérer à ce point tout en étant dans la bienveillance. En effet, elle n’a pas ressenti la moindre haine de l’écrivain dans les lignes qu’elle a lues. Il n’y a pas de mots vulgaires, pas de « salaud » sur les pages… et pourtant, la lectrice aurait peut-être aimé en lire par simple punition de l’odieux personnage malfaisant.

Manon explique qu’il n’y a pas besoin de haine. Les faits sont dits, sont passés, sont écrits, sont proscrits. C’est maintenant juste un récit pour expliquer que l’on peut se construire après un drame et de telles violences. Pas la peine de s’acharner. Il s’agit simplement de poser les mots et raconter les choses en toute simplicité, en toute objectivité.

 

C’est presque trop positif pour la lectrice d’entendre tout cela et elle a du mal à croire que le pardon soit si facile et possible sans avoir craché le moindre venin avant. Cette lectrice dubitative, sur le fait que l’écrit ait sauvé la victime, demande à l’auteure pourquoi avoir choisi, dans son livre, le prénom qu’elle a donné à sa meilleure amie. Car oui, l’auteure a changé les prénoms des personnages qui ont réellement existé dans l’histoire vécue.

Manon lui répond qu’elle trouve ce prénom joli, fleuri, qu’elle l’adoooore vraiment.

La lectrice insiste un peu. Elle veut faire comprendre à Manon, en douceur, que la plaie n’est peut-être pas complètement cicatrisée, qu’il faudra la panser encore un peu et que le livre n’a peut-être pas tout guéri…

 

Manon ne comprend pas.

La lectrice se demande si l’écrit est vraiment salutaire dans ce cas ou si l’écrit est vain. L’écrit vainc ou l’écrit vain ? L’auteure pense à « vaincre », la lectrice émet le doute…

Le dernier signe posé sur la dernière page, les souffrances s’envolent-elles vraiment ou est-il nécessaire d’écrire à nouveau pour soigner d’autres maux ?

 

Manon, dans son livre, a nommé sa meilleure amie Violaine !!! VIOL HAINE ! ce nom qu’elle trouve si joli et qui pourtant respire la haine du viol !

Comme si tout avait été dit en un seul mot dans un livre de deux cents pages sans vraiment le savoir… sans même peut-être comprendre ce que l’on voulait vraiment dire (ou crier) en écrivant…

 

Eh… au fait, dans Manon, il y a « non » !

 

 

 

 

Mars 2017

 

 

 

Sophie Garrec

 

 

 

Nouvelle inspirée du roman Ces douleurs que l’on cache, Carine PETIT, Éditions Persée, 2016

 

Roman à retrouver ici :

https://www.amazon.fr/Ces-douleurs-que-lon-cache/dp/2823115218

 

 

 

 



05/05/2017
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